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Revue militaire canadienne [Vol. 24, No. 2, Printemps 2024]

Colin Waters / Alamy stock Photo

Première Guerre mondiale – Guerre de tranchées – Les troupes canadiennes sont prêtes à repousser une attaque allemande. L’une d’entre elles utilise un périscope pour voir en toute sécurité au-dessus du sommet de la tranchée.

Nicolas Provencher est un ancien fantassin de la Réserve de l’Armée de terre. Durant ses 6 années passées aux Voltigeurs de Québec, il compléta un Baccalauréat en Histoire et un Diplôme d’études supérieures spécialisées en enseignement collégial de l’Université Laval. En 2016, il changea de métier et passa à la force régulière en tant qu’Officier de Développement de l’Instruction (ODI). Il fut muté à la 2e Escadre de Bagotville en 2017 et, en 2019, occupa un poste d’ODI au COMFOSCAN. En 2020, il compléta une Maitrise des Études sur la guerre au Collège Militaire Royal de Kingston. Il est présentement muté au Centre d’excellence pour la cyberdéfense en coopération (CCD CoE) de l’OTAN à Tallinn en Estonie en tant qu’ODI et représentant canadien.

Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1915, à la Petite Douve près de Saint-Éloi en France, un groupe de soldats de la 2e Brigade d’infanterie canadienne s’apprêtait à mener le tout premier raid canadien. À 2 h, le 17 novembre, l’attaque fut lancée. Trois équipes de grenadiers s’emparèrent des tranchées tandis qu’une équipe de signaleurs se chargea des prisonniers et établit la communication avec le quartier général. Pendant ce temps, une autre équipe installa une base de feu pour couvrir la retraite des assaillants. L’attaque fut un succès. Les Canadiens se replièrent et les prisonniers furent amenés derrière les lignes sans trop de problèmes.

Ces brèves incursions dans les tranchées ennemies, faisait partie du quotidien des hommes dans les tranchées. Les patrouilles étaient beaucoup plus fréquentes et de plus petite envergure que les raids de tranchées. Généralement, elles étaient menées par de petits groupes d’éclaireurs (« scouts »). Contrairement aux raids qui se concentraient sur les tranchées ennemies, les patrouilles avaient comme terrain de jeu la zone neutre, le No man’s land. Le but premier était la collecte d’information sur l’ennemi et sur le terrain.

Cette étude propose d’évaluer l’influence des raids de tranchées et des patrouilles sur la conduite de la guerre. Nous chercherons donc à mesurer l’importance des raids et patrouilles dans la collecte globale du renseignement militaire. Ainsi, il faudra se demander : pourquoi envoyer une patrouille ou ordonner aux hommes menant un raid de recueillir de l’information quand les commandants disposaient d’autres options, comme l’aviation?

Nous utiliserons l’exemple de la 2e Division d’infanterie canadienne qui se trouvait, à l’été 1916, dans le secteur d’Ypres, pour démontrer que les raids de tranchées et les patrouilles étaient essentiels à la collecte de renseignements et par le fait même à la construction et au maintien de la connaissance de la situation. Dans un contexte militaire, une bonne connaissance de la situation se caractérise par une perception précise et juste de son environnement et des éléments clés au succès d’une mission, à l’habilité d’effectuer une rapide analyse de ceux-ci pour ensuite tenter d’établir des projections des intentions de l’ennemi. L’accumulation d’information locale constitue le niveau 1. Les éléments clés incluent l’emplacement des forces ennemies (et des forces amies), leurs effectifs, leur armement, leur moral, et les caractéristiques du terrain. Le niveau 2 consiste à la fois à combiner cette information, mais aussi à l’interpréter afin de comprendre les répercussions des actions de l’ennemi. Bref, comme pour les morceaux d’un casse-tête, toute l’information de niveau 1 est assemblée pour former une vision globale de l’environnement. À la suite d’une analyse systématique (niveau 2), cette information devient du renseignement utile au processus de prise de décision. Justement, le niveau 3 consiste à utiliser ce renseignement pour prévoir l’action ennemie et prendre des décisions éclairées quant à nos propres actions. L’achèvement du niveau 3 représente la finalité du processus d’acquisition de connaissance de la situation.

L’ORIGINE DES RAIDS DE TRANCHÉES

L’examen des journaux de guerre de la 2e Division d’infanterie canadienne révèle l’importance des raids de tranchée et des patrouilles dans le quotidien des soldats, les termes enterprise, minor operations, patrols ou raids y revenant quotidiennementFootnote1 . De par leur nature, les raids et les patrouilles exigeaient les meilleurs soldats, soit ceux possédant des qualités particulières telles que le courage et l’agressivité. Or, ces opérations pouvaient coûter très cher en hommes et en matériel. Alors pourquoi semblait-on y recourir de façon aussi systématique? Deux concepts clés nous aideront à l’expliquer, soit le culte de l’offensive et le Système du vivre et laisser vivre (Live and Let Live system).

Le culte de l’offensive et le Système du vivre et laisser vivre

Le culte de l’offensive a dominé la pensée militaire et stratégique occidentale des XIXe et XXe siècles.Footnote2 En Allemagne, plusieurs théoriciens militaires tels qu’Alfred von Schlieffen, Helmuth Karl Bernhard von Molkte et Friedrich von Bernhardi affirmaient que l’action offensive était de loin plus efficace que l’action défensive.Footnote3 La doctrine française, fondée sur « l’offensive à outrance », abondait dans le même sens.Footnote4 Le général Joseph Joffre affirmait qu’aucune autre loi que celle de l’offensive ne devait être tolérée. Cette perspective résultait en fait de la conjonction de trois facteurs : l’inquiétude face à l’accroissement de la puissance de feu, la méfiance à l’égard des recrues issues de la classe ouvrière et la foi en un champ de bataille structuré, ordonné, mais surtout décisif.Footnote5 En toute logique, dans une guerre opposant deux armées européennes, la victoire irait à celle qui se porterait la première à l’attaque

Pendant la Première Guerre mondiale, maintenir des troupes en alerte entre les offensives majeures demeura une préoccupation constante dans les états-majors des deux camps. Une fois le front de l’Ouest figé, une certaine inertie s’installa, ce que Tony Ashworth appelle « le Système du vivre et laisser vivre.Footnote6 » Il s’agissait en fait d’une trêve non officielle et illicite où les deux camps cessaient, d’un commun accord, de se battre. L’objectif était de diminuer les risques de mortalité et de blessure et ainsi d’améliorer le confort relatif des hommes vivant dans les tranchées. Ces trêves pouvaient durer quelques minutes, le temps du déjeuner. L’exemple le plus commun est la trêve non officielle de Noël 1914 où, dans différents secteurs, les camps adverses se réunirent en zone neutre (No man’s land) pour discuter et « célébrer ».Footnote7

Toutefois, le « vivre et laisser vivre » est un système bien plus complexe que l’on pourrait le penser. À cet égard, Ashworth distingue trois types de manifestations : la fraternisation, l’inertie et la ritualisation. La trêve de Noël 1914 est un bon exemple de fraternisation. Ce type de trêve variait de quelques minutes à plusieurs mois, dépendamment des secteurs. L’inertie s’installait lorsque les deux parties communiquaient indirectement entre elles afin d’éviter la provocation ou toute autre action agressive.Footnote8 La ritualisation pouvait prendre la forme d’une pseudo-opération, comme dans le cas des soft raids : au lieu de patrouiller le No man’s land certains hommes se réfugiaient dans un cratère avant de revenir quelques heures plus tard.Footnote9

Pour endiguer ce phénomène de vivre et laisser vivre, l’obligation de mener des raids de tranchées fut ordonnée en février 1915 par le Maréchal Sir John French, commandant du Corps expéditionnaire britannique.Footnote10 Son successeur, le Général Sir Douglas Haig, qui avait également pris connaissance des manifestations d’inertie sur le front, reprit cette politique, mais a plus grande échelle. En 1916, l’espoir d’une bataille décisive s’étant éteint, on parlait dorénavant de guerre d’usure. Les raids de tranchées s’inséraient ainsi dans cette nouvelle grande stratégie. Plusieurs, dont Haig, étaient convaincus que la guerre se gagnerait en maintenant une pression continuelle sur l’ennemi. Mais, pour y parvenir, il fallait mettre fin à l’important problème stratégique que représentait le « vivre et laisser vivre » en implantant une politique de raids systématiques.Footnote11 Des directives furent donc publiées et une pression accrue s’exerça jusqu’au plus bas niveau de la chaîne de commandement. Selon les secteurs, des hommes en provenance de tous les bataillons canadiens patrouillaient le No man’s land pratiquement chaque nuit.Footnote12

Tactiquement, patrouiller le No man’s land présentait plusieurs avantages. Il est ici très important de comprendre que les raids de tranchées s’inséraient dans l’évolution globale de la guerre, à commencer par l’application de la doctrine britannique à laquelle le Corps expéditionnaire canadien était soumis en tant que partie d’une force impériale. Cette doctrine qui était mal adaptée aux conflits du XXe siècle ne fut que très peu remise en question, mais tout changea après la bataille de la Somme en 1916. Après que les mitrailleuses et l’artillerie allemande eurent décimé des vagues entières d’hommes, les dirigeants militaires britanniques furent bien obligés d’admettre que des modifications doctrinales s’imposaient. En apprenant des Français et même des Allemands, l’utilisation des armes d’appui et les tactiques offensives changèrent considérablement, privilégiant le feu et le mouvement. En prévision des grandes offensives, il fallait que les hommes se familiarisent avec ces innovations pour développer suffisamment confiance en eux et en leur équipement.Footnote13 Dans l’intervalle, les raids pouvaient jouer ce rôle en leur permettant de tester les nouvelles armes et tactiques à une plus petite échelle.Footnote14 Comme Tim Cook le souligne : « By raiding and patrolling, the Canadian experimented with new battle theories and tactics, while gaining experience in the planning and carrying out of operations. With so few large-scale engagements taking place, it was the trench patrol and raid that became the laboratory of battle. »Footnote15

Aussi, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, les raids et patrouilles permettaient aux soldats de recueillir de l’information sur le No man’s land. Évidemment, les Alliés et les Allemands s’y battaient constamment. La géographie du terrain qui, en raison de la nature des combats, changeait considérablement d’une bataille et même d’une journée à l’autre. Patrouillée la nuit et pilonnée le jour, cette étendue de terre représentait une menace extrême pour les soldats. Même lorsque celle-ci semblait inoccupée, elle grouillait d’activités de tout genre. Les différents ouvrages défensifs étaient détruits et reconstruits quotidiennement.Footnote16 Il n’est donc pas étonnant que les commandants aient ordonné des patrouilles presque tous les jours. Cette quête d’informations demeurait, en effet, au cœur des préoccupations des commandants. Les raids et les patrouilles constituaient donc une tactique de choix pour maintenir la connaissance de la situation.

Il est aussi important de mentionner que les raids et patrouilles étaient un moyen parmi d’autres utilisé pour récolter de l’information sur l’ennemi et le terrain. L’aviation comme moyen de collecte de renseignements eut aussi un rôle important durant la Première Guerre mondiale. Il convient de rappeler que le Canada ne disposant pas de sa propre aviation à l’époque, les quelque 20 000 aviateurs et mécaniciens issus du pays servaient soit dans les rangs du Corps royal d’aviation (Royal Flying Corps), du Royal Naval Air Service ou de la Royal Air Force (après avril 1918).

Les limites de la reconnaissance aérienne

Dès 1914, l’aviation était aussi un important moyen de collecte de renseignement.Footnote17 Les missions de reconnaissance devinrent toutefois de plus en plus périlleuses pour les aviateurs, surtout avec l’apparition de l’avion Fokker qui pouvait faire feu à travers les hélices de leurs appareils. De novembre 1915 à janvier 1916, les pilotes allemands abattaient en moyenne quatre appareils britanniques avant d’en perdre un.Footnote18 Volant au-dessus des champs de bataille, parfois à de très basses altitudes, le pilote et son observateur devenaient des cibles de choix pour les mitrailleuses. Dans ce contexte, envoyer des avions au-dessus du No man’s land au lieu de troupes au sol ne représentait pas forcément une économie de moyens. Il est aussi important de mentionner les limitations techniques de l’observation aérienne. C’est seulement à partir de février 1915 que les avions furent équipés de caméras ayant la capacité de prendre des photos en mouvement.Footnote19 L’évolution technologique des caméras fut très lente si bien que même en 1916, pendant la bataille de la Somme, les photographies ne pouvaient pas être utilisées autant que les commandants le voulaient. De fait, des patrouilles étaient généralement envoyées pour confirmer les dires des observateurs afin qu’aucun doute ne persiste.Footnote20 Aussi, la qualité des photographies ne permettait tout simplement pas de distinguer certaines informations primordiales comme la profondeur des cratères, le type de végétation, l’état des barbelés, etc.Footnote21

En somme, les commandants ne pouvaient se fier entièrement aux renseignements fournis par l’aviation pour bâtir leur connaissance de la situation. L’information fournie par les aviateurs était certes importante et utile à la conduite de la guerre, mais beaucoup trop de variables telles que la technologie et la météo influençaient les résultats. Beaucoup d’informations relatives à la construction et au maintien de la connaissance de la situation sur le plan tactique échappaient malheureusement aux aviateurs, ce qui ne laissait d’autre choix que d’envoyer une reconnaissance sur place. De fait, les patrouilles et les raids étaient des compléments primordiaux à l’observation aérienne. Les hommes sur le terrain pouvaient à la fois confirmer de l’information recueillie par la voie des airs, mais surtout déceler des détails importants que les caméras de l’époque ne pouvaient capter. Dans cette guerre technologique et industrielle, le jugement humain restait primordial pour l’analyse de certaines informations. La situation sur le front de Saint-Éloi en 1916, dont il sera question dans le prochain chapitre, nous en fournit l’exemple éloquent.

LE PRINTEMPS 1916 : LA 2e DIVISION D’INFANTERIE CANADIENNE AU FRONT

En janvier 1916, la 1re et la 2e Division canadienne occupaient le sud du saillant d’Ypres. Jusqu’en avril, la 2e Division ne participa à aucune bataille d’envergure. Sa tâche se limitait à harceler les Allemands.Footnote22 La situation allait cependant changer lorsque la Division fut envoyée dans le secteur de Saint-Éloi.

La 2e Division canadienne à Saint-Éloi

Entre le 8 et le 19 février 1916, en prévision de la bataille de Verdun, les Allemands lancèrent une offensive de diversion dans le secteur du 5e Corps d’armée britannique. Le 14 février, ils s’emparèrent d’un monticule boisé situé sur la rive nord du canal d’Ypres-Comines. En réaction, le général Plumer, commandant de la 2e Armée britannique, dont relavait le Corps expéditionnaire canadien et le 5e Corps, ordonna l’attaque du saillant de Saint-Éloi, à un peu plus d’un kilomètre au sud-ouest.Footnote23 Les Allemands y étaient bien installés et pouvaient efficacement pilonner les positions britanniques.Footnote24 À l’insu des Allemands, les sapeurs britanniques avaient creusé des galeries et installé des mines sous les tranchées allemandes. L’explosion eut lieu le 27 mars 1916 à 4 h 15 et laissa sept gros cratères et plusieurs autres de petite taille. L’assaut fut aussitôt lancé. Footnote25

En moins d’une demi-heure, les Britanniques capturèrent trois cratères, mais il fallut une semaine pour s’emparer du dernier. Le 3 avril, la 3e Division occupait enfin le front de Saint-Éloi, mais il était de plus en plus évident que, sans renfort, ils ne pourraient ni continuer ni tenir leur position.Footnote26

De fait, le Corps expéditionnaire canadien devait prendre la relève qui était planifiée pour la nuit du 6 au 7 avril. Par contre, puisqu’une contre-attaque allemande était anticipée, l’opération fut devancée pour la nuit du 3 au 4 avril.Footnote27 La relève s’effectua sous le feu de l’artillerie ennemie. Les blessés et les morts britanniques jonchaient le sol, leurs frères d’armes épuisés tentant tant bien que mal de les ramener vers l’arrière. L’opération se poursuivit jusqu’au matin du 5 avril. Dès le 6 avril, la contre-attaque redoutée débuta. En seulement quelques heures, les Allemands reprirent possession du territoire perdu entre le 27 mars et le 3 avril. À leur tour, les Canadiens, qui occupaient maintenant la position, lancèrent une attaque pour reprendre les cratères. La confusion était totale. Les soldats inexpérimentés avaient du mal à naviguer et à se situer. Le général Richard Turner et son État-major n’avaient aucune idée de ce qui se passait au front.Footnote28 En effet, une série de rapports imprécis, voire faux, furent envoyés au quartier général. Le 16 avril, suite à une reconnaissance aérienne, le général Alderson réalisa l’ampleur de la catastrophe. Il remarqua que les Allemands contrôlaient la plupart des points forts. Les contre-attaques prévues furent annulées et les combats cessèrent petit à petit.Footnote29

La quête de la connaissance de la situation

En préparation à une relève sur place, la passation d’information était cruciale. Bien que l’ordre de relève no 70 de la 3e Division britannique mentionnait clairement que toute l’information pertinente, dont les cartes topographiques, les photographies et les schémas de défense, devait être partagée avec la 2e Division, rien n’indique que ce passage d’information s’est effectué efficacement.Footnote30 De fait, selon les rapports de renseignements de la 2e Division canadienne, la connaissance de la situation était bien mince. Le général Turner, commandant de la 2e Division canadienne, en témoigne dans son récit des évènements. « The men of the 3rd Division were very much exhausted. […] They had evidently suffered from shelling during the day, and they were too fatigued to be able to give much information to the relieving troops. »Footnote31 Quand Turner assuma le commandement à Saint-Éloi, l’information reçue par la chaîne de commandement sur son nouveau secteur était lacunaire.Footnote32 Il ne pouvait compter que sur quelques conseils de la part du commandant de la 3e Division britannique, mais rien ne permettait d’améliorer sa connaissance de la situation.Footnote33

Dès la relève complétée, les hommes de la 2e Division furent très occupés. Jusqu’au 9 avril, la priorité était de consolider la nouvelle ligne.Footnote34 La tâche était colossale. Si bien que le 8 avril, deux compagnies du 2nd Pioneer Battalion furent attachées aux bataillons d’infanterie pour trois jours et trois nuits.Footnote35 Dans la nuit du 6 au 7 avril, quelques patrouilles furent envoyées dans le No man’s land. Elles revinrent avec des prisonniers, mais peu d’information utile pour les commandants. La connaissance de la situation de niveau 1 de la 2e Division, fraichement arrivée dans le secteur, était presque nulle. De fait, les rapports des premiers jours étaient pauvres en renseignements utiles à la construction d’une connaissance de la situation. L’information collectée et partagée était très vague, imprécise ou pire encore, fausse.Footnote36 Aucun poste d’observation ne put être installé et les éclaireurs ne furent pas en mesure de reconnaître le No man’s land en raison des bombardements allemands.Footnote37 Ainsi, dans la journée et la nuit du 8 avril, quelques patrouilles furent envoyées dans les tranchées ennemies, mais le constat fut le même. Le lieutenant Nichols, membre du 21e Bataillon et commandant de la patrouille, rapporte ceci : « The opinion of the patrol is that trench from 73 to 96 is well manned and that enemy is working hard on it ».Footnote38 Cette information reposait uniquement sur les bruits que les soldats pouvaient entendre puisqu’ils n’ont pas été en mesure de s’approcher suffisamment pour recueillir des informations plus précises.

En consultant d’autres rapports, on constate que la faiblesse des informations recueillies (niveau 1) eut un impact considérable sur la qualité des renseignements diffusés et par le fait même, sur la connaissance de la situation de niveau 2. Très peu de produits comme des cartes topographiques étaient accessibles. Comme dans le document en figure 1, ceux partagés étaient rudimentaires et ne contenaient que peu d’information utile à la planification. En ce début d’avril 1916, la connaissance de la situation des Canadiens était limitée et ne permettait pas aux officiers supérieurs de prévoir les actions allemandes ni même de planifier les leurs. De fait, les commandants n’avaient pas de vision globale du champ de bataille. L’impact fut désastreux et la bataille qui suivit et qui se termina le 16 avril allait aggraver considérablement la situation.

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Source: BAC, WD, “2nd Canadian Division – General Staff (1916/03/01–1916/04/30).” Disponible sur www.collectionscanada.gc.ca.

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Figure 1: Croquis soumis au retour d’une patrouille (13 avril 1916)


Le Général Plumer décida d’accepter le risque de devancer la relève entre ses troupes britanniques et canadiennes malgré l’inexpérience de ces derniers. Conséquemment, à la suite de la relève, les Canadiens durent travailler extrêmement fort pour consolider leur position et récolter de l’information pertinente. Néanmoins, durant ces quelques semaines, d’importantes leçons furent acquises et rapidement la situation s’améliora.

LES RAIDS ET PATROUILLES DANS LE RÉTABLISSEMENT DE LA CONNAISSANCE DE LA SITUATION

Le 16 avril, lorsque la bataille de Saint-Éloi fut terminée, les hommes de la 2e Division ne purent malheureusement pas reprendre leur souffle. Ils étaient désorganisés et dispersés. Les officiers n’avaient qu’une connaissance fragmentaire de la situation. Conséquemment, des efforts considérables furent mis sur la consolidation des positions. Une fois installé solidement, l’état-major pouvait enfin planifier des opérations offensives afin de harceler l’ennemi et de recueillir de l’information sur ses positions. Ce processus de consolidation et d’acquisition de la connaissance de la situation eut principalement lieu aux mois de mai et juillet 1916. Durant ces quelques semaines seulement, les soldats canadiens furent extrêmement actifs dans le secteur de Saint-Éloi.

Du point de vue tactique et opérationnel, les officiers s’intéressaient principalement aux défenses allemandes, y compris les tranchées, les réseaux de barbelés, les postes d’observation, les postes de mitrailleuses et l’emplacement de l’artillerie.Footnote39 Une section nommée « Work Party » dans les rapports de renseignements hebdomadaires est en ce sens intéressante. On y recense toute activité ennemie relative aux travaux sur la position incluant le genre de construction entrepris et si possible, le nombre approximatif d’hommes y travaillant. Le commandement canadien pouvait ainsi connaître l’emplacement des nouveaux points forts allemands, suivre leur progression et s’ajuster aux nouvelles positions.Footnote40 Généralement, cette information était en premier lieu rapportée par l’aviation et par la suite des hommes étaient envoyés afin de confirmer les rapports reçus. En effet, de par leur distance avec l’objectif, les aviateurs ne pouvaient identifier certains éléments avec précision. Souvent, des compléments d’information importants étaient ramenés par l’infanterie. À titre d’exemple, dans la nuit du 26 au 27 juillet, des hommes du 18e Bataillon (4e Brigade) firent un raid sur les positions ennemies à la ferme Piccadilly et notèrent que le réseau de barbelés observé préalablement était beaucoup plus dense que prévu. Cette information était extrêmement importante dans la planification d’une future opération. Cela pouvait influencer plusieurs variables comme la durée de l’opération et l’allocation de personnel et d’équipement.Footnote41

L’acquisition d’information était une tâche fastidieuse puisque les installations ennemies évoluaient tandis que d’autres apparaissaient quotidiennement.Footnote42 De fait, des reconnaissances certes aériennes et surtout terrestres devaient être menées tous les jours afin de fournir aux commandants l’information la plus à jour possible. Le repérage des obstacles ennemis et leur évolution permettaient aux officiers de renseignement d’annoter les cartes topographiques afin de créer une connaissance de la situation de niveau 2. L’apport des raids et patrouilles était en ce sens considérable parce que le commandement obtenait des renseignements qui pouvaient difficilement être observés par la voie des airs.

Les raids et patrouilles à Saint-Éloi à l’été 1916

La priorité des Canadiens durant le mois de mai 1916 était de consolider leur position. Plusieurs équipes de travail furent envoyées vers l’avant. À elle seule, la 5e Brigade effectua un travail considérable. Le 8 mai, les 22e et 26e Bataillons dépêchèrent 800 soldats dans le No man’s land. Le lendemain, c’était au tour de 650 hommes des 24e et 26e Bataillons et le 10 mai, les 24e et 22e Bataillons en détachèrent 325 pour accomplir cette même mission. Finalement, le 25 mai, 775 soldats des 22e , 25e et 26e Bataillons y œuvraient. Leurs tâches consistaient principalement à construire des réseaux de barbelés et de drainage. L’objectif était de bâtir le plus d’ouvrages défensifs possible pour que les ingénieurs puissent ensuite rectifier ce qui devait l’être.Footnote43

À la mi-juin, la ligne est de fait en meilleure condition, si bien que l’effort fut mis dans la cueillette d’information et par le fait même à l’établissement de la connaissance de la situation. Dès la nuit du 30 juin, le 22e Bataillon, qui occupait la droite, et le 26e , qui couvrait la gauche, préparaient chacun un raid sur les tranchées ennemies. Leur objectif principal était d’identifier l’unité adverse en capturant des prisonniers ou en s’emparant d’équipement.Footnote44 Du côté du 26e , l’opération fut fructueuse. Une tonne d’information fut ramenée au quartier général, dont ceci :

« The trench was 6 foot deep and in excellent condition with bath mats and board fire steps. No dugouts were observed. A careful search was made for gas cylinders and mine shaft, but no indication of either were found. Several ammunition pouches, bolts and bayonets were brought back and these establish identification of the 124th and 125th Regiment, XIII Corps. »Footnote45

Les commandants avaient, suite à cette patrouille, d’excellents indices sur les intentions des Allemands. L’équipement permettait d’identifier l’unité et fournissait des indications sur leur armement. Bref, en neuf minutes, les hommes avaient récolté de l’information utile pour les officiers de renseignement. Dès le 2 juillet, sept autres patrouilles couvraient le front de la 5e Brigade. Le 22e Bataillon avait pour mission d’inspecter les barbelés ennemis et de localiser les tranchées occupées. Aucun ennemi ne fut aperçu ni même entendu. Les barbelés étaient en très bon état. Un fossé rempli d’eau, de barbelés et de morceaux de bois munis des pointes de fer acérées fut repéré.Footnote46 Au petit matin, l’information fut partagée dans le rapport quotidien.Footnote47

Les hommes de la 2e Division gardèrent ce rythme pour le reste du mois de juillet. Il demeure difficile d’évaluer le nombre de patrouilles déployées durant cette période, les journaux de guerre manquant souvent de précision à cet égard. Aussi, lorsqu’il est indiqué que le front entier avait été patrouillé, pouvons-nous assumer que les trois Bataillons occupant la ligne de Saint-Éloi avaient envoyé au moins une patrouille? Par conséquent, la 5e Brigade qui couvrit ce secteur jusqu’au 14 juillet envoya approximativement trente-deux patrouilles.Footnote48 Le 15 juillet, la 4e Brigade prenait le relais dans le secteur de Saint-Éloi. Il n’est pas fait mention de patrouilles dans le journal de guerre, cela ne nous permet toutefois pas d’en déduire qu’aucune ne sortait. L’examen des documents permet aussi d’établir que du 1er au 15 juillet 1916, dans le même secteur, la 5e Brigade mena trois raids, soit deux le 1er juillet et un le 3 juillet. La 4e Brigade quant à elle attaqua les 20, 26 et 29 juillet.Footnote49

Le 3 juillet, quatre emplacements de mitrailleuses fortifiés de béton, mais inoccupés, furent observés ainsi qu’un poste de tireur d’élite, un poste d’observation et une tranchée de communication. Les coordonnées de ces éléments importants ont été déterminées, ce qui permit aux officiers de les annoter sur leurs cartes de la région.Footnote50 Même constat pour le 4 juillet où une patrouille du 22e Bataillon visita une position de mitrailleuse qui avait été décelée la nuit précédente. Cette fois-ci, la patrouille put confirmer qu’elle avait été endommagée par les tirs d’artillerie. Ils mentionnèrent que l’ennemi était extrêmement actif puisque plusieurs améliorations avaient été faites sur une autre position. La même nuit, une patrouille du 18e Bataillon tenta de détruire un poste d’observation, mais échoua. Ils rapportèrent que les flancs de ce poste étaient très bien défendus.Footnote51 Encore une fois, l’information très précise qui permettait l’établissement de la connaissance de la situation de niveau 2 fut récoltée. Cela apparaît dans le rapport de renseignement no 273, mais plus intéressant encore, l’information recueillie les 3 et 4 juillet pouvait se combiner avec celle collectée par les autres bataillons le 1er juillet. Aussi, le rapport de renseignement daté du 16 juillet fait référence au rapport no 285 (15 juillet) en mentionnant que de nouvelles informations devaient être ajoutées concernant plusieurs groupes ennemis qui avaient été engagés la nuit précédente. Une patrouille rapporta que chaque groupe était en fait constitué d’un minimum de vingt soldats et était armé de mitrailleuses.Footnote52

Le 29 juillet, un raid fut mené par le 29e Bataillon. Leur objectif était l’acquisition de preuves sur l’utilisation de gaz. À leur retour, les hommes rapportèrent de l’information précise et utile au maintien de la connaissance de la situation. Selon la patrouille, les tranchées ennemies étaient d’une profondeur de 8 pieds et en splendide condition. Des boites de bouteilles de gaz ont effectivement été trouvées sur les lieux, mais aucune arme chimique ne fut aperçue.Footnote53 De leur côté, les hommes du 18e Bataillon confirmèrent avoir parcouru une tranchée inoccupée de plus de 50 mètres sans indication d’arme chimique. Par contre, durant la patrouille, ils ont entendu ce qu’ils confirmaient être un imposant groupe de soldats ennemis travaillant sur les tranchées de soutien.Footnote54 Certes, l’ennemi fut identifié et la présence d’armes au gaz confirmée dans le secteur du 18e Bataillon, mais beaucoup d’autres renseignements furent récoltés et rapportés à la chaîne de commandement pour analyse et distribution.

L’information recueillie par les différentes patrouilles menées dans différents secteurs était colligée et soumise à un suivi. Progressivement, la consolidation et le partage du renseignement permirent de créer une image plus précise de la situation opérationnelle commune. Le général Turner disposait ainsi d’une bien meilleure connaissance de la situation de niveau 2 qu’à son arrive.

Progressivement, le quartier général de la 2e Division disposait l’information pertinente pour dresser une image crédible de la situation opérationnelle du front de Saint-Éloi. Ce résultat, obtenu grâce aux patrouilles et aux raids, offrait désormais une connaissance de la situation de niveau 2, un atout qui était inexistant en avril et mai. Les cartes topographiques constituaient une référence fiable, et donc essentielle à cet égard, pour les commandants. Il s’agissait de véritables documents évolutifs, en évolution constante à mesure que les patrouilles revenaient. Lorsqu’ils en avaient le temps, les soldats prenaient la peine de dessiner des croquis afin de mieux préciser l’information transmise à leurs supérieurs. De fait, plusieurs cartes, comme celle de la figure 2, recelaient de détails significatifs concernant l’emplacement et la profondeur des rivières, des lacs ou des cratères, la densité des forêts ou de la végétation en général, l’état des routes et des voies ferrées, etc. La planification des opérations ne pouvait qu’en bénéficier.Footnote55

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Source: BAC, WD, « 2nd Canadian Division, General Staff, 01-07-1916/31-07-1916. » Disponible sur www.collectionscanada.gc.ca.

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Figure 2: Carte du secteur de Saint-Éloi, 2e Division, 29 juillet 1916


Au fil des jours et des semaines, les cartes se précisaient toujours davantage, comme celle retrouvée dans le journal de guerre de la 11e Brigade (figures 3). Le degré de précision des renseignements que renferme ce dernier était tel qu’il aurait été impossible de l’atteindre par la seule reconnaissance aérienne. En comparant de plus près la carte présentée aux figures 2 (2e Division) et 3 (11e Brigade), on remarque qu’il s’agit de la même carte qui a été passée lors de la relève. Effectivement, le 25 août, la 11e Brigade prit la relève dans le secteur de Saint-Éloi puisque la 2e Division se mit en marche vers la Somme. Cinq jours plus tard, le Corps canadien releva le 1er Corps d’Anzac et s’installa dans les tranchées de la Somme.Footnote56

En conclusion, nous pouvons affirmer que juillet fut décisif pour la 2e Division. Les soldats et les commandants avaient acquis une expérience de combat, certes coûteuse, mais d’une valeur inestimable. En seulement quelques semaines, ils furent en mesure de reprendre l’initiative. En effet, une fois les positions défensives consolidées, les soldats se lancèrent dans un important processus de cueillette de renseignements. Grâce à de fructueux raids et patrouilles, la connaissance de la situation s’améliorait de jour en jour. Aussi, les soldats travaillèrent extrêmement fort pour conserver cette connaissance de la situation en confirmant l’information recueillie préalablement par d’autres patrouilles. Les journaux de guerre et les rapports de renseignements de juillet et d’août 1916 devenaient aussi différents de ceux d’avril et mai.

Article figure

Source: BAC, WD, « Journal de guerre – 11e brigade d’infanterie canadienne. 1916/08/01–1916/11/30. » Disponible sur www.collectionscanada.gc.ca.

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Figure 3: Carte du secteur de Saint-Éloi, 11e brigade


CONCLUSION

Les combats dans le secteur de Saint-Éloi furent le baptême du feu des soldats de la 2e Division. En raison d’une opération de relève menée à trop grande échelle et sans réelle planification, les hommes arrivèrent à Saint-Éloi sans renseignements sur le terrain et l’ennemi. Les commandants se retrouvaient techniquement aveugles, ne disposant pas de suffisamment de renseignements pour conduire des opérations avec une bonne chance de succès subséquente. Si les soldats canadiens voulaient tenir leur position face aux contre-attaques allemandes, un long et ardu travail de consolidation était d’abord nécessaire.

IEn juillet, le vent tourna progressivement. Après consolidation, les positions canadiennes se stabilisèrent, ce qui permit de revoir les priorités. Les bataillons purent s’organiser et se coordonner pour mener des opérations offensives efficaces. Les soldats pouvaient désormais recommencer à patrouiller dans le No man’s land, attaquer les tranchées adverses et transmettre leurs trouvailles au quartier général. Chaque nuit, plusieurs équipes effectuaient des patrouilles, ramenaient de nouveaux éléments et en confirmaient d’autres. Progressivement, les officiers de tous les niveaux ainsi que les troupes disposèrent d’une connaissance de la situation continue et complète, ce qui permit au Corps expéditionnaire canadien de prendre l’initiative dans le secteur.

À partir de 1916, ces derniers volaient de plus en plus souvent, accomplissant de multiples missions. Lors des vols de reconnaissance, les pilotes et les observateurs, à l’aide d’appareils photo certes rudimentaires, pouvaient fournir une vision d’ensemble qui permit aux officiers de renseignement de cartographier le front. Par contre, l’aviation ne pouvait acquérir et maintenir une connaissance de la situation à elle seule. En effet, les photographies constituaient seulement un point de départ. L’information recueillie par ce médium devait souvent être con firmée par des hommes sur le terrain. Les raids et les patrouilles démontrèrent en ce sens leur grande efficacité. Aussi, l’étude du front de Saint-Éloi entre avril et août 1916 nous permet-elle d’affirmer que les raids et patrouilles jouaient un rôle de premier plan dans l’acquisition et le maintien de la connaissance de la situation. L’information récoltée par les hommes sur le terrain et l’aviation, une fois analysée, devenait de véritables renseignements militaires et appuyait ainsi le processus décisionnel des commandants de tous les niveaux. Quittant le secteur de Saint-Éloi pour la Somme, la 2e division fit une relève dans les règles de l’art avec la 11e Brigade d’infanterie et de fait, leur légua une connaissance de la situation précise.Footnote57

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